Marie Dominique Amy 8 mars 2005 : Conférence pour les pédopsychiatres de l’API (Association de Psychiatrie Infanto-juvénile)
Je voudrais, en préambule, vous raconter rapidement deux réflexions
entendues récemment et qui me semblent aller dans le sens de ce que je
souhaite aborder aujourd’hui.
Premier versant : « on va soigner ses troubles du comportement
et pour les apprentissages, on verra plus tard ».
Deuxième versant : « Il n’y a que les apprentissages qui vont
faire disparaître ses comportements négatifs, le reste, c’est du
vent ! ».
En 2004 et 2005, j’interviens dans une école d’Educateurs du Jeune
Enfant et dans une école d’éducateurs spécialisés. Je rencontre les EJE
quelques jours après leur diplôme final et je réalise que c’est la première fois qu’on leur
parle d’autisme. Quant aux éducateurs spécialisés, je les vois à trois mois
de leur diplôme, c’est à dire en janvier de cette année. Et en parlant avec
eux, je réalise qu’ils sont tous en stage auprès d’enfants, adolescents et
adultes ayant, pour certains, des troubles autistiques. Eux non plus n’avaient jamais eu la moindre formation
sur l’autisme infantile.
L’organisme de formation continue qui me « propulse » un peu
partout en France, me fait rencontrer des équipes qui n’ont eu aucune
formation de base et sont très désemparées. La formation continue ne
devrait pas être faite pour remplacer des modules sur l’autisme absents des
études proposées aux médecins, aux para médicaux, psychologues, éducateurs,
puéricultrices et, trop souvent encore, enseignants spécialisés. Elle
devrait offrir une actualisation, une remise à jour de connaissances déjà acquises
et ce n’est pas le cas la plupart du
temps
Donc, formation à peu près inexistante et clivage encore beaucoup trop
fréquent entre les tenants du tout psychanalytique et du tout éducatif. Ce
clivage, cette toute puissance mettent les personnes autistes face à des
difficultés extrêmes, je dirais presque
qu’elles les condamnent à être comme amputées d’une partie d’elles mêmes.
C'est à une réflexion autour
de ces clivages que je vous convie maintenant sous l'axe de trois questions qui restent majeures et s'imbriquent continuellement :
- La relation avec les
parents,
- Le cloisonnement des
informations
Le manque de formation et donc souvent de compétence concernant l'aspect
psycho cognitif et l'approche
psycho éducative de la pathologie autistique. C'est à dire
tout ce qui concerne la constante intrication entre communication,
langage, apprentissages, affects et émotions. Tous ces
aspects de la pathologie autistique sont, pour moi, du fait de cette
intrication, à réfléchir et à travailler ensemble, simultanément et non pas
successivement. Ce sera là l'essentiel de ce que je vais développer
aujourd'hui.
Et dans cette perspective de simultanéité, je terminerai cette
communication, par une réflexion autour de l’interaction entre
compréhension, expérience, subjectivité et à fortiori, intersubjectivité.
- Dans certaines équipes qui se
réclament encore d’une psychanalyse, dont, à mon avis, elles
détournent le sens, il est de bon ton de dire qu’on ne peut pas
travailler dans trop de proximité avec les parents. On ne les accuse plus
d’être responsables de la pathologie de leur enfant mais ils ne sont
pas impliqués dans le projet de soin. L’univers des enfants s’en
trouve alors fractionné, clivé. Je dirai que tout l’univers familial
s’en trouve malade.
- Dans certaines équipes qui
pratiquent de façon rigide les approches éducatives, il est de bon ton
de nier la souffrance psychique des personnes autistes qu’elles ont en
charge.
Les thérapeutes familiaux dont je suis, savent combien l'absence de
restitution de l'information renforce l'éclatement du noyau familial.
Or, comment un individu peut-il se construire un psychisme individuel s'il
demeure dans un contexte familial sur lequel rien ne peut s’élaborer sans
soins appropriés. Les personnes autistes sont anhistoriques, sans passé,
sans aucune projection vers l'avenir. A nous de les aider à s'intégrer dans
la réalité interne et externe de leur environnement familial. Tout
cloisonnement d'une prise en charge est préjudiciable à une reprise
de la communication dans des familles où justement,
l'enfant autiste vient briser toute tentative de communication.
Lorsqu’une équipe d’hôpital de jour ou d’IME n’a pas de contact ou très
peu avec les parents, et avec le psychothérapeute de l’enfant. Lorsque celui-ci, l’orthophoniste, le psychomotricien,
l’ergothérapeute, travaillent chacun dans leur coin sans qu’il y ait de
retour de leurs observations et de leur pratique auprès de l’équipe
soignante, éducative et des parents, comment faire des liens ? Et,
comment ne pas penser que tous ces cloisonnements ne feront que renforcer
les angoisses de morcellement de l’enfant, ses immenses difficultés à se
repérer dans l’espace et dans le temps, son isolement, son incompréhension
du monde environnant et son agrippement à des stéréotypies ou à des objets
autistiques qui demeurent ses seuls points d’accrochage et de repère
continus. ….
Ne pas construire pour ces enfants, adolescents, adultes, un cadre
psycho-éducatif, c’est, à mon sens, les condamner à ne pas pouvoir
maîtriser au mieux, dans
leur avenir, leurs difficultés de compréhension d’eux mêmes et du monde
environnant. En articulant ce qui a été travaillé de leurs émotions, de
leurs angoisses en psychothérapie avec un programme éducatif qui sache
tenir compte de tout cela (et malheureusement ce n’est pas toujours le cas) c’est donner aux personnes autistes des atouts
essentiels pour que se coordonnent, s’imbriquent, les apprentissages, les
liens et la communication. Sans cette approche articulée, il leur sera
beaucoup plus difficile d’élaborer une jonction entre l’intra psychique et
la réalité extérieure. Ils risquent de demeurer dans ce que j’appelle l’attention-sensation, à
savoir, une incapacité à faire lien entre leurs sensations internes et leur perception du monde extérieur. Dans cette
triste perspective ou le sens n’émerge pas, comment ces enfants pourront-ils faire des relations de cause à
effet et acquérir les processus de généralisation ?
Or, le sens est toujours à saisir sous son double éclairage logique et
émotionnel.
Et ce double aspect du fonctionnement humain a été trop souvent nié par
les doctrinaires, qu’ils soient du courant psychanalytique ou cognitiviste.
La toute puissance des uns ou des autres est plus que néfaste pour les
personnes autistes, elle relève, à mon sens de l’irrespect de la personne
dans sa totalité
Le travail avec les parents
J’aborde maintenant le travail avec les parents, tel que je le conçois.
Dans la majorité des cas, le quotidien de ces enfants, c’est la famille.
C’est pourquoi, lorsqu’ils ont
commencé à me montrer leurs angoisses, leur détresse, leur incapacité à
contrôler leurs émotions et certaines réactions, j’ai eu recours aux
parents. J’ai pensé qu’ils pouvaient avoir eux aussi observé ces différents
états psychiques et comportementaux ainsi que le contexte dans lequel ils
avaient émergé et que leur aide me serait alors précieuse. Un véritable partenariat m’a
très vite semblé indispensable.
C’est ainsi que je me suis mise à les rencontrer régulièrement, à les
écouter, à réfléchir avec eux, à me rendre compte que lorsqu’ils étaient
sollicités ils se révélaient avides de comprendre, posant de bonnes
questions, réceptifs et heureux de chercher à trouver des réponses à leurs
interrogations et aux miennes
Il était aussi très important pour eux de réaliser que je partageais les
mêmes doutes, les mêmes questionnements, découragements, sensations d’être
complètement vidée. Que parfois, pour moi, comme pour eux, leur enfant
était une énigme et qu’en tout état de cause je ne chercherais en aucun cas
à les disqualifier.
Bien entendu tout cela ne pouvait se construire que si un diagnostic leur avait été donné
et qu’il avait été expliqué et discuté avec eux. Parfois, cela pouvait
prendre beaucoup de temps mais ce n’est qu’ainsi que pouvait s’installer
une véritable alliance
thérapeutique, un
partage des informations et une réflexion commune sur le projet à proposer
à leur enfant
Il n’y a pas d’angélisme à faire, j’ai rencontré, comme vous, des
parents très malades, violents, récalcitrants à venir me voir mais je n'ai jamais rencontré cette sorte de parents chez les parents d'enfants autistes.
Quant aux parents qui se démènent dans des difficultés sociales souvent
énormes, si l’institution travaille en réseau et qu’ils se sentent
soutenus, ils peuvent faire des efforts inouïs pour aider leur enfant. Même
topo avec les barrières de langue, cela aussi peut se surmonter.
Nous avons également à répondre à la souffrance des fratries de ces
enfants autistes qui se trouvent confrontées à des charges ou à des
responsabilités trop lourdes, à des sentiments d’incompréhension, d’abandon
ou de honte devant leurs amis, leur entourage.
Partant de tout cela, j’ai donc fait de la collaboration, du partenariat
avec les parents, l’une des conditions à mes prises en charge
psychothérapiques et, plus tard, à l’admission dans l’unité que j’ai créée
pour de très jeunes enfants autistes.
Dans le cadre de cette unité, c’était même une sorte de contrat qui
était proposé et expliqué aux parents et qu’ils avaient à respecter.
Je les voyais toutes les trois semaines, seuls. C’était un lieu d’écoute où tout pouvait être abordé : leur
souffrance, leur culpabilité, leur haine parfois, leur épuisement, leurs
détresses de couple ou familiales, leur sentiment d’isolation, d’abandon et
toutes les questions qu’ils se posaient par rapport à une articulation
entre notre prise en charge et ce qui se passait à la maison. Bien entendu
ces entretiens réguliers n’excluaient pas les rencontres parents enfants,
voire même dans certains cas des thérapies familiales. Dans bien des
situations j’ai eu à travailler avec la famille élargie.
Lorsque la confiance était suffisamment établie nous pouvions, quand cela semblait nécessaire, leur proposer
des visites à domicile pour les aider à organiser le meilleur cadre
possible pour leur enfant. L’orthophoniste, le psychomotricien ou le
psychothérapeute et les parents se rencontraient à la demande des uns ou
des autres et entre ces intervenants en ambulatoire et l’équipe soignante
il y avait des réunions hebdomadaires.
Autre condition d’accueil de l’enfant, nous demandions aux parents
qu’ils fassent eux-mêmes (ou l’un ou l’autre), un accompagnement minimum par
semaine pour rencontrer l’équipe de soin. Le cahier de liaison c’est bien,
c’est même indispensable, mais pouvoir se parler, mettre des mots, poser
des questions sur le vif, repérer tout ce qui est de l’ordre de l’infra
verbal, c’est important. Les parents trouvaient, au début, ces propositions
très lourdes à gérer (et c’est vrai !) mais assez vite ils mesuraient
l’importance de leur contribution au projet de soin.
Pour moi, le soin recouvre l’ensemble de la prise en charge d’un enfant, qu’il s’agisse de
l’éducation, de la socialisation, de la communication, des apprentissages
et d’une approche intensive de leur vécu psychique.
Au fond, j’entends le mot soin dans le sens que lui donnent les parents
lorsqu’ils « prennent soin » de leur enfant. Ils le font dans tous les
domaines. Ce terme recouvre pour eux un accompagnement global, un
accompagnement qui va de la santé physique et mentale à la santé psychique
et je crois que nous avons à être capables de proposer nous aussi, pour les
personnes autistes, un accueil qui participe de cette même optique,
c’est-à-dire qui sache prendre en compte leur totalité.
Le décloisonnement des informations
Je vais maintenant aborder la nécessité impérieuse du décloisonnement de
l’information et l’importance du réseau de soin:
Le réseau de soins, concerne toute personne qui approche l’enfant: les
parents, les professionnels de l’institution, le secteur si nécessaire, le
scolaire, lorsqu’il y a une intégration progressive et les lieux
d’activités ludiques ou sportives. Cela ne suppose pas, bien sur, que l’on
se réunisse à tout bout de champ mais cela signifie que chacun soit informé
des complémentarités qui s’articulent autour de sa propre prise en charge,
de ses propres compétences et responsabilités. Ce n’est pas facile, il faut
être vigilant à ne pas passer de l’harmonie à la cacophonie mais ce n’est
qu’à ce prix qu’un projet structuré, individualisé, cohérent peut se mettre
en place.
Il y a donc un véritable travail de réseau à réfléchir et à organiser
très précocement.. Il doit être présent dès les
hypothèses diagnostiques. Un bon diagnostic doit se faire en
complémentarité. Doivent y participer : les personnes qui ont pratiqué
les évaluations cognitives (CARS, VINELAND, PEP-r), et les évaluations
projectives lorsque l’enfant est dans une ébauche de langage et de
communication, l’orthophoniste, le psychomotricien, le psychothérapeute
(s’il y a déjà une prise en charge psychanalytique) et un membre du
personnel éducatif (éducateur, infirmier) et scolaire (l’
instituteur...)
La vidéo permet maintenant pour certaines évaluations une double lecture
très riche en informations à la fois cognitives, émotionnelles et
affectives. Je pense en particulier au PEP-r et à la grille de Geneviève
Haag, concernant le Moi corporel.
Encore une fois il s’agit de prendre en compte la totalité des capacités
et difficultés de la personne avec
autisme. Comme toutes autres personnes, l’autiste sera différent selon le
lieu d’accueil, les activités proposées et la personne qui les propose.
Tout ceci est à entendre et à prendre en compte. Le travail en réseau est
également très important lorsqu’un enfant change de lieu d’accueil. S’il
n’y a pas connaissance par la nouvelle équipe, de ce qui a été proposé à
l’enfant dans l’établissement qu’il quitte et si cette nouvelle équipe
travaille avec lui sur d’autres bases, on assiste à des régressions
extrêmement importantes, voire catastrophiques.
J’ai le souvenir d’une petite fille qui a quitté notre établissement, le
père étant nommé en province. Elle avait bénéficié d’une approche éducative Teacch articulée avec des temps de
psychomotricité, de psychothérapie et d’orthophonie. Bien que très
atteinte, elle était devenue assez autonome. La nouvelle équipe n’a jamais
pris contact avec nous et n’a plus rien proposé d’éducatif à cette enfant.
En quelques mois, elle a régressé de façon spectaculaire: plus de pointage,
plus d’autonomie sphinctérienne, ni alimentaire ni vestimentaire, et des
crises de colère aiguës.
Comment peuvent émerger chez ces enfants, la communication, la reconnaissance
de soi et de l’autre si nous-mêmes ne
sommes pas capables de leur proposer un réseau de liens qui les contienne
et soit, pendant longtemps, comme une véritable prothèse de colonne
vertébrale.
L’approche psycho-éducative
3eme point: l’approche psycho-éducative que je vais aborder, pour
commencer sous l’axe du langage et de la communication.
Très vite, je me suis posé beaucoup de questions. Pourquoi lorsque je
parlais à ces enfants se bouchaient-ils fréquemment les oreilles, les yeux
ou se mettaient ils à tourner sur eux-mêmes comme pour m’évacuer. Etaient-ils persécutés par mon discours, mes
commentaires, mes interprétations ? Dans un premier temps je me suis
dit que j’étais intrusive, que tout ce que je pouvais faire ou dire ou
tenter de créer entre eux et moi leur donnait un sentiment de danger parce
que cela venait trouer leur carapace et les rendait plus fragiles par
rapport aux agressions du monde extérieur. Par la suite je me suis demandé
si l’agression produite par mon discours ne venait pas aussi du fait qu’ils
ne comprenaient pas bien ou pour certains, pas du tout ce que je leur
disais ? Alors, j’ai fait des phrases très courtes, j’ai accompagné ce
que je disais avec des gestes, j’ai beaucoup mis en scène ma voix, mon
corps et, il m’a semblé que ce mode relationnel plus "bébé" leur
convenait mieux. J’avais l’impression qu’ils avaient moins peur et que la
communication passait davantage. Mais la question restait entière: que
comprenaient-ils et qu’est ce qui pouvait être tenté pour qu’il leur soit
plus facile de se faire comprendre eux-mêmes ?
De fil en aiguille je me suis dit qu’il me fallait mieux connaître leurs
difficultés cognitives. On commençait
tout juste à parler des stratégies éducatives venues des pays anglo-saxons
(c’était il y a 25 ans) et j’ai décidé d’aller voir ce qu’il en était parce
que j’avais le sentiment que toute une partie des difficultés de ces
enfants était laissée en friche.
J’ai donc fait des formations aux évaluations : PEP-r CARS,
VINELAND, aux stratégies éducatives : Teacch et à celles qui concernent la communication alternative au langage :
PECS et Makaton.
J’ai toujours continué à travailler comme psychanalyste en privilégiant
dans mon approche l’aspect psychodynamique des
difficultés des enfants et de leurs familles. Il s’agit de reconnaître le sens de
leur vécu corporel, émotionnel et fantasmatique en y mettant des mots, des
images et en leur montrant combien notre relation avec eux mobilise en nous
d’émotions fortes. Et chez bien des enfants autistes c’est l’expression de
nos propres émotions qui permet qu’émerge en eux, de façon au début
spéculaire, leur propre ressenti émotionnel.
J’ai insisté auprès des orthophonistes, psychomotriciens et éducateurs
pour qu’ils se forment à ces stratégies éducatives et aux évaluations. Non
pas pour que tout le monde fasse la même chose, se fonde dans le même moule
mais pour que soit mieux appréciée et repérée l’association, l’articulation
entre les difficultés cognitives et psychiques. C’est comme ça que nous
avons pu commencer à faire des projets individualisés dans lesquels se
retrouvaient des temps éducatifs, individuels et de groupe et des suivis
ambulatoires.
Pourquoi des projets très individualisés: Il faut tenir compte du fait
que chacun de ces enfants a des capacités sensorielles différentes et
toujours non intriquées. Il en est de même pour leurs perceptions. Ils ont
en général un sens dominant: la vision ou l’audition ou le gustatif ou le
toucher mais rien ne s’articule, c’est un cloisonnement de plus et ces
difficultés sensorielles sont renforcées largement par leurs angoisses.
Il faut tenir compte également du fait qu’ils sont très dysharmoniques
quant à leurs capacités d’apprentissage. Cela pourra se faire en
privilégiant l’imitation, ou la motricité, ou la perception, mais, encore
une fois, rien ne se relie, rien ne s’articule et c’est là l’une des raisons principales de leur incapacité à faire
des relations de cause à effet et de généralisation. J’évoque là tout ce
qui concerne leurs extrêmes difficultés quant à l’intermodalité.
A partir du moment où j’ai fait ces formations éducatives j’ai donc été confortée dans l’idée qu’il me
fallait articuler mon approche psycho-dynamique avec leur vécu au
quotidien. Je me suis attachée à essayer de comprendre comment et en quoi
leur fantasmatique, leurs émotions pouvait aider ou nuire souvent gravement
à leurs expériences et vice versa. J’ai travaillé avec les équipes,
l’école, les lieux d’accueil sportif ou ludique et bien entendu, les
parents.
D’ou l’importance de la mise en œuvre d’un projet psycho-éducatif dans
lequel on sache repérer en quoi l’éducatif peut soutenir l’autonomie ou des
apprentissages plus évolués et en quoi la psychothérapie, mais aussi
l’orthophonie et la psychomotricité peuvent se situer en interface avec ces approches
éducatives. Ceci dans la perspective d’amener ces enfants vers plus de
compréhension de subjectivité et d’intersubjectivité.
Compréhension subjectivité et intersubjectivité
J’aborde maintenant ma dernière ligne droite par une question majeure concernant
la pathologie psycho-cognitive du ou des autismes à savoir: peut-il y avoir
subjectivité, interpersonnalité,
intersubjectivité sans compréhension ou le contraire ? Je ne le crois
pas parce que je pense qu’elles sont consubstantielles les unes des autres.
Selon le Larousse la compréhension, est une action, une possibilité, une faculté de comprendre.
Cela suppose que chez le jeune enfant il y ait eu toute une série
d’expérimentations qui petit à petit viennent confirmer ou infirmer ce que
ses premières perceptions lui ont permis d’appréhender. C’est ainsi que se
forgera sa compréhension progressive de l’interaction entre les objets, les
situations, les autres et lui même. Mais tout cela ne pourra se faire que
s’il est capable d’intégrer ce que son environnement maternant lui propose
comme aide à une inscription de ses découvertes dans une chaîne
signifiante. Il s’agit là bien sûr de la
fonction alpha décrite par Bion .La mère, le père, l’environnement
maternant viennent donner sens à des perceptions, à des sensations parfois
très angoissantes parce que non reliées entre elles, ce que Bion appelle
les "éléments bêta." Or, justement l’enfant autiste n’est pas
capable de bénéficier de cette fonction alpha maternante et il demeure dans
un magma sensoriel ou rien ne lui est compréhensible.
Le psychologue Daniel Stern disait, dans un congrès: "La mise en mots accentue, intensifie, théâtralise certains éléments de
l’expérience." Mais quand il n’y a pas le mot pour dire et comprendre,
comment apprendre à penser une expérience ?
En ce qui concerne l’intersubjectivité, je citerai Albert Ciccone :
"La notion d’intersubjectivité a un double sens. Elle désigne à la
fois ce qui sépare, ce qui crée un écart, et ce qui est commun, ce qui
articule deux ou plusieurs subjectivités. L’intersubjectivité est à la fois
ce qui fait tenir ensemble et ce qui conflictualise les espaces des sujets
en lien."
Il situe dans l’intersubjectivité les origines de la pensée. Pour Bion, la pensée naît d’une
conjonction entre une préconception et sa réalisation. Il dit aussi que le
sens naît de l’émotionnalité. Donc: si les
origines de la pensée se situent dans l’intersubjectivité, dans la
conjonction entre préconception et réalisation, dans l’articulation entre
sens et l’émotionnalité, on voit bien, comment
rentrent en résonance, la compréhension et l’émergence de la subjectivité,
de l’interpersonnel et de l’intersubjectivité.
Communication et compréhension sont indissociables. Elles sont
complètement dépendantes l’une de l’autre et ne peuvent exister l’une sans
l’autre. Alors, comment est-ce que tout cela va se faire ? Et pourquoi est-ce que, chez l’enfant autiste cette
conjonction n’émerge pas naturellement ? Pourquoi lui faut-il une aide
aussi intensive ?
La plupart des auteurs conviennent aujourd’hui que nous possédons en
nous des capacités innées à nous intégrer dans le monde des vivants. (Je
vous renvoie entre autres, à ce que
Daniel Stern appelle le schéma d’intention et les sens du soi).
Dans mon dernier livre, je parle des agrippements primaires qui me semblent faire
défaut ou tout au moins être en grande difficulté d’émergence chez le bébé
autiste. Lorsque les premières passerelles entre le vécu intra utérin et le
monde extérieur sont inexistantes, c’est, je crois, toutes les bases de
notre subjectivité et de notre compréhension du monde extérieur qui feront défaut. Si le bébé s’introduit dans ce
monde extérieur sans aucun repère, sans que rien ne lui "parle",
il va demeurer dans ce que Bion appelle une "terreur sans nom",
terreur que l’environnement maternant ne pourra pas secourir parce que rien
ne permettra à ce bébé et à ses parents d’entrer en lien.
C’est alors qu’apparaît tout ce qu’Esther Bick nous a montré d’une relation
adhésive, le collage à une paroi plane et sans dimension interne de part et
d’autre.
Compréhension, subjectivité et intersubjectivité ne pourront devenir
complémentaires. Elles vont se heurter à ce collage, à ce manque d’espace
intermédiaire et de profondeur. Il va y avoir une incapacité majeure à la
compréhension de soi et donc de l’autre.
Conclusion
Bien que nous observions une grande inégalité d’évolution chez ces
enfants et que de plus en plus les recherches génétiques et l’imagerie
cérébrale s’orientent vers des origines plus ou moins articulées entre
l’autisme et les déficiences mentales, il n’en reste pas moins que quelque
soit leur degré d’atteinte, tous peuvent évoluer vers plus d’autonomie si
on leur donne des outils leur permettant de le faire. Et si, en même temps,
on leur prête nos propres émotions pour que les leurs prennent sens. Mais je crois qu’il faut nous garder d’une
pensée magique dans laquelle une approche unilatérale se suffirait à elle
même.
Parler, montrer, articuler les apprentissages et l’approche
psychanalytique permet à certains de ces enfants d’évoluer vers une
émergence de l’intersubjectivité, et en tout cas vers de l’interpersonnel
dans le sens que lui donne Daniel Widlocher, à savoir "moi qui
te parle je te dis ceci et toi qui me parles tu me dis cela." C’est déjà beaucoup même si c’est peu par rapport à
l’intersubjectivité telle que Widlocher la
définit "ce qui se pense dans la pensée de l’un est en écho de la
pensée de l’autre. "
Beaucoup des personnes autistes n’atteignent pas le registre de la
pensée symbolique et toutes restent farouchement accrochées à la
concrétude, mais il est impératif que la relation à l’autre leur devienne absolument nécessaire. Nécessaire pour
demander, obtenir, exécuter, partager, nécessaire pour se faire comprendre,
comprendre les bénéfices de l’attention conjointe et donc communiquer.
Voilà pourquoi nous avons à conjuguer nos approches.
L’autisme, les autismes sans doute, ne se définissent pas exclusivement
par un trouble de la communication. Il est toujours présent mais il est
surtout l’expression d’une difficulté bien plus profonde à pouvoir se
constituer comme sujet.
Le travail du psychanalyste, est de prêter à l’enfant autiste son
appareil psychique pour soutenir le trajet qu’il doit faire afin de traiter
les informations sensorielles et émotionnelles dont il est bombardé,
sensations tant extérieures qu’intérieures, sensations auxquelles il ne
comprend rien.
Ce qui intéresse les éducateurs c’est de suppléer aux carences et aux
défaillances de la communication, de la compréhension du cadre et de la
compréhension verbale par des outils imagés ou gestuels. Il s’agit de
proposer du substitutif à des enfants qui n’ont pas (ou pas encore) d’accès
au langage et à la compréhension du langage. Des enfants qui également
n’ont pas accès au rapport entre les objets, leurs images et les mots qui
les nomment.
Le support visuel, est un signe bidirectionnel, au sens où Ferdinand de Saussure indique
que la propriété fondamentale de la communication normale réside dans la
capacité d’un locuteur et d’un auditeur d’inverser les rôles.
Par rapport au langage oral, le support visuel présente l’énorme
avantage pour l’enfant autiste de ne pas disparaître aussitôt émis. Le mot
dit se dilue dans les sons, tandis que la carte concrète reste.
Le geste est tout aussi important. C’est un outil de base pour faire
émerger l’imitation si souvent absente chez les personnes autistes. Le
travail éducatif va les aider à mettre du sens sur ce qui n’en avait pas
dans leur relation aux objets, aux personnes et au cadre. Bien entendu,
tout ceci doit s’accompagner de la parole, elle ne doit jamais être
absente.
Les autistes sont coincés dans des repères existentiels qui nous
échappent. Je crois aujourd’hui que l’immuabilité du cadre et des objets
les rassure beaucoup plus que la personne humaine qui elle est fluctuante. D’où leur angoisse quand quelque chose bouge ou
se transforme.
Je laisserai à Jean Piaget, le mot de la fin : « il viendra un
jour où la psychologie des fonctions cognitives et la psychanalyse seront
obligées de se fusionner en une théorie générale qui les améliorera toutes deux en les corrigeant l’une et
l’autre » 1972 in Les
problèmes de psychologie génétique.
Marie Dominique Amy, 8 Mars 2005
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