Hans Asperger et le danger des classifications

Les milieux pédopsychiatriques sont en émoi depuis la parution de la traduction française du livre d’Edith Sheffer (« Les  enfants d’Asperger – Le dossier noir des origines de l’autisme », Flammarion, Coll. « Au fil de l’histoire », Paris, 2019) consacré à la trajectoire professionnelle de Hans Asperger.

Il s’agit en effet d’un ouvrage très documenté sur le plan historique et qui jette une ombre, plus qu’une ombre, sur les engagements politiques et l’éthique professionnelle de ce pédopsychiatre autrichien qui a donné son nom à un syndrome dont le succès conceptuel a été grandissant au cours des dernières années et qui est désormais bien connu, y compris du grand public.

Le terme de « sujet Asperger » est presque passé, désormais, dans le langage courant ...

Cette situation qui pourrait faire sourire si elle n’était pas tragique, pose en réalité un certain nombre de questions délicates.

* On sait tout d’abord les attaques forcenées qui sont menées actuellement contre la psychanalyse et particulièrement contre la place de celle-ci dans le cadre des prises en charge des sujets présentant des troubles dits du spectre autistique, la psychanalyse étant qualifiée de maltraitante à l’égard de ces patients.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la maltraitance de ces patients a précédé, et de loin, celle que l’on impute aujourd’hui à la psychanalyse puisque Hans Asperger, en tant qu’obédient du régime fasciste autrichien de l’époque, envoyait au « Spiegelgrund » de l’Institut psychiatrique du Steinhof à Vienne les enfants qu’il avait décrits comme présentant ce trouble relationnel soi-disant spécifique afin qu’ils y soient, purement et simplement exterminés !

Que ce médecin ait été ou non aussi actif que d’autres dans cette participation délibérée au projet scientifique et politique d’éliminer physiquement les enfants handicapés ou déviants importe peu, même s’il faut réfléchir au fait de savoir si l’on doit ou non conserver cette appellation d’Asperger qui, grâce à ce travail d’Edith Sheffer, va devenir rapidement un terme de sinistre mémoire !

* Mais les questions vont plus loin encore.

Ce syndrome dit d’Asperger a-t-il en fait la moindre réalité scientifique ?

Rangé dans la rubrique des « troubles envahissants du développement » dits « atypiques » dans le cadre du DSM4[1] (l’une des classifications internationales des maladies somatiques et mentales qui fait autorité dans le monde), dans le cadre du DSM5 (dernière version récente de cette même classification) ce syndrome se trouve noyé dans la rubrique des « troubles du spectre autistique » dont il représenterait seulement une forme légère ...

Il s’agit donc d’un concept apparemment volatile et pour le moins sujet à caution qui ne renverrait finalement qu’à une difficulté de relation sociale liée à un trouble du vécu et/ou de l’expression des affects et des émotions chez des sujets par ailleurs le plus souvent extrêmement intelligents et doués d’une forme d’intelligence particulière, laquelle a d’ailleurs pu faire revendiquer pour le syndrome d’Asperger un statut de différence plutôt que de maladie.

Il faut rappeler ici que le diagnostic de « psychopathie autistique » proposé par Hans Asperger à peu près à la même époque que celle où l’autisme a été décrit par Léo Kanner (1942/43), a rapidement été repris et quelque peu remanié par Lorna Wing avant d’être ensuite oublié pendant de longues années.

Ce n’est que longtemps plus tard qu’il a été, en quelque sorte, exhumé aux États-Unis par des parents d’enfants en difficultés mais non autistes et qui de ce fait ne pouvaient bénéficier d’une prise en charge de leurs soins par les systèmes habituels d’assurances.

* Enfin, ce sont les dangers de toute classification en psychiatrie (de l’enfant comme de l’adolescent) qui se trouvent clairement illustrés par cette polémique autour de l’œuvre de Hans Asperger.

Faire croire que l’on peut classer les troubles psychiques de la même manière que les maladies somatiques est une pure escroquerie de la pensée.

Plusieurs arguments peuvent être avancés à ce propos.

  • D’une part, nous n’avons à l’heure actuelle aucun marqueur biologique des différents troubles psychiques que nous prenons en compte et, à la différence des classifications dans le champ de la médecine somatique, nos classifications psychiatriques ne sont encore que strictement descriptives (d’où la nécessité, précisément, de les revoir périodiquement afin de tenir compte des nouveaux consensus qui émergent au niveau des spécialistes mais qui sont éminemment variables et qui ne renvoient donc pas à un savoir absolu et définitif ).
  • Par ailleurs, en pédiatrie quand un enfant à la rougeole par exemple, il a la rougeole ou il n’a pas la rougeole, alors que dans le domaine de la pédopsychiatrie, l’immense majorité des enfants que nous rencontrons appartiennent au domaine de ce qu’il est convenu d’appeler les « variations de la normale » qui, sans être véritablement pathologiques, peuvent néanmoins être source de souffrance pour les enfants eux-mêmes et pour leur environnement.
  • Enfin, et c’est là le cœur de ces quelque réflexions, toute classification a par essence, une fonction stigmatisante car elle transforme les rencontres et les observations cliniques qui se doivent d’être singulières et nuancées en faits cliniques labélisés par une aura de scientificité qui ne souffrirait plus ni la discussion ni le doute.

Tel fut le cas de la pédagogie dite « curative » prônée par Hans Asperger et ses funestes collègues.

Dès que l’on dispose d’une classification, il y a possibilité de sélection et chacun sait à quoi ce terme a donné lieu dans les camps de concentration nazis ...

Mais nous apprenons aujourd’hui que le terme de syndrome d’Asperger a également entraîné des enfants vers la mort !

La question, désormais, n’est donc pas seulement de débaptiser un tableau clinique (encore que ceci puisse apparaître comme une urgence), mais de changer définitivement de paradigme épistémologique en psychiatrie et en pédopsychiatrie, domaines particuliers du savoir dans lesquels les spécificités qualitatives de la rencontre interhumaine se doivent absolument de prévaloir sur toute démarche d’étiquetage dangereux et intrinsèquement porteuse de menaces de dérives politiques !

Pr Bernard Golse
Professeur émérite de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université Paris Descartes
Président de l’AEPEA (Association Européenne de Psychopathologie de l’Enfant et de l’Adolescent)
Président de la CIPPA (Coordination Internationale entre Psychothérapeutes Psychanalystes et membres associés s’occupant de personnes Autistes)

[1] 4e édition du « Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders » édité par l'American Psychiatric Association (APA)