Bernard Golse
De l’amour de l’opéra à « la haine de la musique » : la voix de la mère en tant qu’opéra pour le bébé (une réflexion sur les débuts du langage verbal)

Pédopsychiatre-Psychanalyste

Chef du service de pédopsychiatrie de l’Hôpital Necker-Enfants Malades (Paris)

Professeur de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université René Descartes (Paris V)

Texte rédigé à partir d’une communication faite dans le cadre du Colloque International de Psychologie et de Psychopathologie organisé par le Laboratoire de Psychologie (Pr M.-F. Castarède) de l’Université de Franche-Comté (Besançon) sur le thème : « La voix dans tous ses états »

Salle du Petit Kursaal, Besançon, le 8 novembre 2003

 « La musique est une force horizontale qui se déroule dans le temps »
(Léon Fleisher, cité par Hélène Grimaud dans « Variations sauvages »)

Introduction

Je voudrais tout d’abord sincèrement remercier les organisateurs de ce colloque, et tout spécialement Marie-France Castarède, de m’avoir invité à y participer.

Cela me fait en effet très plaisir, et ceci pour trois raisons au moins :

  • Tout d’abord, j’aime infiniment la musique et je suis fasciné par le langage, tant et si bien que la voix qui se situe à l’exact interface de ces ceux domaines, m’apparaît comme un merveilleux thème de travail.
  • Ensuite, me trouvant impliqué depuis de nombreuses années dans la recherche et les soins en matière d’autisme infantile précoce, j’ai appris peu à peu à quel point la voix est importante pour les enfants autistes et comment elle conditionne en partie l’accès que nous avons à eux, ou non.
  • Enfin, m’occupant aussi de bébés et le service dont j’ai la responsabilité à l’Hôpital Necker-Enfants Malades ayant reçu récemment la qualification officielle de Centre de Référence pour les troubles des apprentissages précoces (et notamment du langage), je sais à quel point la musique du langage est la voie privilégiée par laquelle l’enfant entre dans le langage verbal, et à quel point les racines des dysphasies et de divers troubles de la communication sont sans doute à rechercher à ce niveau particulier du langage.

Tout ceci fait que je suis très heureux d’être là aujourd’hui.

Après avoir rappelé quelques éléments classiques en matière de communication analogique et digitale (mais aussi, l’articulation de ces deux niveaux de communication au sein même du langage verbal), je tenterai de montrer ensuite comment la voix de la mère vaut peut-être pour le bébé comme un véritable opéra, avant de terminer en présentant brièvement une recherche actuellement en cours de développement à Necker sur les précurseurs corporels et comportementaux de l’accès de l’enfant au langage verbal.

Mais avant cela, permettez-moi d’évoquer l’écrivain Pascal Quignard.

Il s’agit en effet d’une personne qui s’inscrit à l’entrecroisement de deux filiations familiales particulières : l’une de grammairiens, l’autre de musiciens.

Moyennant quoi, Pascal Quignard, dans ses écrits, et bien qu’il s’en défende âprement, dit des choses fort belles et extrêmement intéressantes, d’un point de vue psychanalytique, sur les origines individuelles du langage.

Ceci pour dire, que les intérêts et les investissements des uns et des autres s’enracinent très profondément au sein de nos histoires personnelles, ce qui bien sûr ne nous étonne pas, mais j’avais tout de même envie de le rappeler, pour clore cette introduction.

Les deux grands types de communication (et leur intrication au sein même du langage verbal)

Il est devenu classique d’opposer les deux grands registres de la communication que sont la communication analogique (infra-verbale ou pré-verbale, ou pré-linguistique) d’une part, et la communication “digitale“ (verbale ou linguistique) d’autre part.

D’un certain point de vue, tout les sépare, tout les oppose.

La communication analogique serait surtout supportée par l’hémisphère cérébral mineur (le droit pour les droitiers), elle serait surtout de type synthétique et elle véhiculerait principalement des émotions ou des affects, et ceci par le biais d’éléments non codés, au sens des signes saussuriens, mais beaucoup plus globaux et analogiques, en référence au matériel à transmettre (d’où le choix de ce terme pour la définir).

La communication digitale, quant à elle, serait supportée par l’hémisphère majeur (le gauche pour les droitiers), elle serait surtout de type analytique et elle véhiculerait principalement des concepts, et ceci par le biais d’éléments codés de type « digits » d’information (d’où le choix de son terme générique).

Autrement dit, la communication analogique concernerait surtout la transmission non verbale de messages de type émotionnel ou affectif, par le biais de comportements non linguistiques (mimiques, regards, gestique …) tandis que la communication digitale concernerait surtout la transmission verbale de messages de type conceptuel ou idéique, par le biais de comportements linguistiques (mots, phrases, locutions …).

Il serait cependant réducteur de vouloir faire de la communication analogique un équivalent de la communication préverbale, et de la communication digitale un synonyme de la communication verbale.

De même, il serait illusoire de penser que la communication analogique serait seulement du côté de la métonymie, et la communication digitale seulement du côté de la métaphore.

En effet, les choses sont à l’évidence plus intriquées.

Ce sur quoi, je voudrais insister, c’est qu’il y a, en réalité, une concaténation serrée entre ces deux types de communication, que chacun d’entre eux peut servir conjointement des desseins métonymiques et métaphoriques (ce qui renvoie au concept « d’oscillation métaphoro-métonymique » de G. Rosolato), et surtout qu’il y a de l’analogique dans le digital, si j’ose m’exprimer ainsi, c’est-à-dire qu’il existe une partie non verbale du verbal lui-même.

Je m’explique, car cette dernière notion est essentielle pour comprendre l’entrée de l’in-fans dans l’ordre du langage.

La chaîne parlée se compose d’un contenu et d’un contenant :

  • L’idée de contenu verbal renvoie aux éléments de l’énoncé (phonèmes, monèmes, syllabes, mots ou phrases selon le type de découpage que l’on adopte et qui se matérialise dans les concepts de lexique ou de sémantique)
  • L’idée de contenant verbal renvoie d’une part aux règles de l’énonciation qui organise l’énoncé (grammaire ou syntaxe) et d’autre part, à ce que j’ai appelé plus haut la musique du langage (prosodie, timbre, ton et intensité de la voix, rythme, débit, silences …)

La chaîne parlée se compose donc d’une partie segmentaire, ou plutôt segmentable, à savoir son énoncé linguistique proprement dit, et d’une partie non segmentaire, non segmentable ou supra-segmentaire, à savoir son énonciation de type musical (d’où l’importance de ce qu’on dénomme le « ton » au sein du jeu théâtral).

La partie segmentaire du langage verbal véhicule la partie informative proprement dite du message, soit la partie véritablement idéique de l’énoncé, alors que sa partie supra-segmentaire véhicule probablement la partie plus émotionnelle et motivationnelle de celui-ci, soit l’expression des conditions affectives de son énonciation.

Ce qu’il importe de souligner dans le cadre de ces quelques pages, c’est que le bébé, contrairement à ce que F. Dolto et d’autres ont pu soutenir en leur temps, n’entre pas dans le langage par la partie symbolique et digitale de celui-ci, mais bien plutôt par sa partie affective et analogique.

Le bébé, en effet, semble beaucoup plus sensible, tout d’abord, à la musique du langage et des sons (celui qu’il entend et ceux qu’il produit) qu’à la signification des signes en tant que tels (l’intégration du lien entre signifiant et signifié étant sans doute davantage le fait d’un apprentissage que d’une sorte de révélation immédiate).

Pour entrer dans l’ordre du langage (et du symbolique verbal), le bébé a besoin – non pas de savoir – mais d’éprouver et de ressentir profondément que le langage de l’autre (et singulièrement de sa mère) le touche et l’affecte, et que celle-ci est affectée et touchée en retour par ses premières émissions vocales à lui.

C’est pourquoi, dans le champ du développement précoce, la linguistique saussurienne nous est sans doute d’un moindre apport qu’une linguistique plus dynamique et subjectale (J.-L. Austin, J.-S. Bruner), car nous avons, me semble-t-il, plus besoin dans ce champ d’une linguistique de l’énonciation que d’une linguistique de l’énoncé, à l’instar des travaux de U. Eco qui centre son regard davantage sur les conditions dynamiques de la production des signes que sur l’organisation statique de ceux-ci.

Dans cette perspective, on comprend bien dès lors, l’impact possible des dépressions maternelles sur l’instauration et le développement du langage chez l’enfant, dans la mesure où ces dépressions affectent parfois profondément les qualités de la voix et de la musique du langage de la mère.

Si la voix de la mère ne lui fait rien, et si les émissions vocales du bébé ne font rien à sa mère, trop absorbée dans son mouvement dépressif ou dans tel ou tel autre mouvement psycho-pathologique), alors, du point de vue du bébé : « A quoi bon parler ? »

Tels sont les principaux rappels que je voulais faire, avant d’aller maintenant plus avant dans le vif de mon sujet.

La voix maternelle en tant qu’opéra pour le bébé

Dans son très beau livre intitulé « L’opéra ou le cri de l’ange, Michel Poizat cite un passage de Cl. Levi-Strauss qui est le suivant :

« Sans doute la musique parle-t-elle aussi mais ce ne peut être qu’à raison de son rapport négatif à la langue et parce qu’en se séparant d’elle, la musique a conservé l’empreinte en creux de sa structure formelle et de sa fonction sémiotique : il ne saurait y avoir de musique sans langage qui lui préexiste et dont elle continue de dépendre, si l’on peut dire, comme une appartenance privative. La musique, c’est le langage moins le sens ; dès lors on comprend que l’auditeur, qui est d’abord un sujet parlant, se sente irrésistiblement poussé à suppléer ce sens absent comme l’amputé attribuant au membre disparu les sensations qu’il éprouve et qui ont leur siège dans le moignon ».

Bien entendu, aujourd’hui, au regard de toutes les recherches qui ont trait à la musique, on pourrait critiquer cette assertion de Cl. Levi-Straus selon laquelle la musique renvoie au langage dépouillé de sa dimension de sa signification.

Les choses sont probablement beaucoup plus complexes.

Il n’en demeure pas moins que l’on voit bien ce qu’il veut dire, et toute la réflexion de M. Poizat consiste à étayer l’idée que les amateurs d’opéra sont, au fond, renvoyés à leur investissement précoce de la voix maternelle d’avant la coupure entre musique et signification.

L’amour de l’opéra comme équivalent de l’amour de la voix maternelle, l’idée est séduisante, certes, mais à la condition de penser à la mère des commencements, soit à celle dont le langage nous touchait alors même que la dimension symbolique de ses mots nous échappait encore en grande partie.

Personnellement, je verrais volontiers un argument à l’appui de la thèse de M. Poizat dans l’article un peu plus ancien de G. Rosolato, article intitulé : « La haine de la musique ».

Ici, c’est la haine de la musique, et non plus l’amour de l’opéra, qui se voit interrogé mais les conclusions convergent en quelque sorte, en ce sens que la haine de la musique serait sous-tendue par la difficulté de certains sujets à renouer avec cette voix maternelle d’avant la coupure entre musique et signification.

De l’amour à la haine, on le sait, il n’y a souvent qu’un pas …

En tout état de cause, ce sont les liens entre la musique et la voix qui forment le vif de ces deux réflexions, et nous avons dit précédemment à quel point la voix fait partie de la musique du langage, c’est-à-dire de ses éléments supra-segmentaires qui touchent et affectent le bébé, et par lesquels le bébé cherche, très tôt, à toucher et à affecter l’adulte qui prend soin de lui.

Mais revenons un instant à l’opéra.

Il y a bien sûr d’autres éléments qui font de l’opéra un art en lien direct avec nos rythmes plus ou moins archaïques.

Que l’on pense, par exemple, à ces moments particuliers où, à partir d’un chaos apparent de sons, émerge et s’organise - très lentement et graduellement – une phrase chantée qui, finalement, submerge et domine le chaos, l’emporte sur le matériau sonore initialement anarchique.

N’y a-t-il pas là une figuration du mouvement même de l’émergence du langage, lequel a, lui aussi, à se dégager d’une trame sonore d’abord perçue par le bébé comme plus ou moins anarchique et aléatoire ?

Et ceci d’autant plus que le chaos initial n’est qu’apparent, comme l’est peut-être l’ensemble des sons (internes et externes) perçus par le fœtus dans l’utérus maternel, et notamment en fin de grossesse.

En réalité, ces sons ne sont pas aussi anarchiques qu’il y paraît pour lui.

Ils sont fait de sons internes issus du corps maternel, sons réguliers (battements cardiaques et aortiques …) ou irréguliers (bruits digestifs, voix maternelle transmise par les tissus du corps de la mère …), et de sons externes, tous imprévisibles et parmi lesquels, à nouveau, la voix maternelle mais cette fois-ci revenant au fœtus du dehors, en traversant le corps de la mère et le liquide amniotique.

La voix maternelle est donc à la fois interne et externe, si tant est que le fœtus puisse inscrire cette distinction, et il faut rappeler ici, l’intéressante hypothèse de S. Maiello selon laquelle l’imprévisibilité de la voix maternelle (soit « l’objet sonore ») fournirait au bébé une sorte de matrice prototypique de sa problématique ultérieure de la dialectique entre absence et présence, et qu’à ce titre elle concourerait à la genèse de l’objet lui-même.

Mais ce vécu initial de bruit de fond se poursuit, un temps, après la naissance et c’est dire, pour le bébé, toute l’importance de la voix maternelle qui s’en dégage et que le bébé va chercher à en extraire pour repérer, peu à peu, le code profond de la langue, le code profond de sa langue.

Si l’on garde à l’esprit que la voix maternelle reflète à l’évidence quelque chose de l’investissement de l’enfant par sa mère (de son existence, de sa naissance, de ses spécificités …), il est alors clair que le développement précoce du langage ne peut en aucun cas être conçu en dehors de toute la dynamique des interactions précoces, et notamment des interactions fantasmatiques, dynamique dont les représentations mentales de l’enfant dans la psyché de ses parents constituent, on le sait bien désormais, le maillon opérationnel.

Les précurseurs corporels et comportementaux de l’accès au langage verbal (une recherche actuellement en cours à l’hôpital Necker-Enfants Malades)

Lors du transfert de mon équipe de l’hôpital Saint-Vincent de Paul à l’hôpital Necker-Enfants Malades, et de la restructuration du service de Pédopsychiatrie au sein de ce dernier établissement, un programme de recherche a été mis en place sur les précurseurs corporels et comportementaux de l’accès de l’enfant au langage verbal.

Ce programme de recherche intitulé PILE (Programme International de recherche sur le Langage de l’Enfant) qui me tient très à cœur n’aurait pas pu être pensé, lancé et organisé sa ns le concours de Valérie Desjardins, psychologue-psychothérapeute, qui en représente la véritable cheville ouvrière.

D’importants sponsoring nous ont été accordés, et je veux ici témoigner de la générosité particulière des différents partenaires suivants : la filiale française d’EADS (European Aeronautic Space Company,), la Société Française du Radiotéléphone (SFR) et la Fondation Bettencourt-Schueller enfin.

Il s’agit d’une recherche multiaxiale et qui vise notamment à analyser les productions vocales, le regard et les mouvements du bébé quand il se trouve confronté à la parole de l’adulte, en situation dyadique ou triadique.

Une cellule vidéo de haute technologie est aujourd’hui en cours d’installation avec la collaboration d’Alain Casanova (avec lequel je travaille déjà depuis de nombreuses années au sein de la collection multimedia « À l’aube de la vie » dont j’avais été l’un des co-fondateurs aux côtés de Serge Lebovici), et plusieurs équipes ont dores et déjà été mises en place dans cette perspective , à savoir une équipe pour l’analyse du son, une équipe pour l’analyse des mouvements et une cellule de réflexion pour la difficile question de l’analyse des regards.

Notre reconnaissance va en particulier à Corinne Mammar et à Jean-Pascal Jacob, de l’École Normale Supérieure de Cachan, pour leur collaboration mathématique compétente et plus que précieuse pour les objectifs de ce projet.

Je n’aborderai pas, ici, les données concernant les pics vocaliques du bébé dont certains aspects ouvrent déjà toute une série de pistes de travail, ne serait-ce que par leur durée extrêmement brève et leur structure surprenante, faite d’hyperfréquences à plus de 20.000 Hz avec présence d’harmoniques.

Ce spectre de fréquence pose, en tout cas, la question de la fonction de ces pics vocaliques, question dont la réponse diffèrera selon que l’on pourra montrer que la mère les entend ou non (il est dores et déjà certain que si elle les « entend , ce n’est certainement pas par le canal auditif dont la bande passante se situe bien en deçà de cette zone d’hyperfréquences, mais peut-être par le canal cutané, à l’instar des dauphins qui « entendent » par leur peau et dont on a cherché, en vain, l’ouie pendant de nombreuses années, et à l’instar aussi du fœtus dont la peau est sensible aux sons qui lui parviennent après leur traversée du liquide amniotique, ce dont le langage courant continue de témoigner au travers d’expression comme celles de voie « caressante » ou « touchante , par exemple).

D’autres thèmes de recherche seront abordés, tels que celui de savoir ce que le bébé regarde, et à quel moment il regarde ou ne regarde plus quand l’adulte lui adresse la parole, quand il se tait, quand c’est la mère qui parle ou quand c’est le père, et ceci également en fonction du contenu (type d’énoncés) et du contenant (type d’énonciation) du discours qui lui est tenu.

Notre souhait est de pouvoir mettre en évidence des corrélations entre ces différents axes de recherche (sons, regard, mouvements) et, si possible, d’en dégager des éléments de dépistage d’un risque dysphasique[1].

J’en viens donc au problème des mouvements du bébé en situation dialogique et c’est sur ce point que je voudrais maintenant insister.

L’idée de s’intéresser aux mouvements du bébé vient en fait de l’idée que les capacités de narration verbale s’originent en réalité dans l’aptitude du bébé à une narration comportementale ou pré-verbale par laquelle l’enfant « raconte » quelque chose de son vécu et de son histoire (B. Golse).

Cette narration analogique ou préverbale précède l’émergence de la narration verbale qu’elle prépare et conditionne éventuellement, encore qu’il ne s’agisse pas d’un enchaînement linéaire entre ces deux types de narrativité, puisque la narrativité pré-verbale (communication de type analogique) persistera, toute la vie durant, aux côtés de la narrativité verbale (communication de type digital) dont elle représente une sorte d’ombre portée.

Autrement dit, les racines de certains retards de langage et, notamment des dysphasies, sont à rechercher en dehors du langage proprement dit, dans le champ de la communication analogique, et dans le registre des interactions et des émotions auquel celle-ci renvoie fondamentalement.

Certains travaux ont déjà montré que le bébé a des mouvements particuliers de ses membres supérieurs quand on lui adresse la parole, des mouvements lents et des mouvements plus rapides, avec un équilibre dynamique probablement subtil entre les deux.

Nous avons donc décidé de nous centrer sur l’étude des mouvements des membres du bébé en situation dialogique, soit dans un cadre relativement proche de celui proposé par E. Fivaz-Depeursinge et coll., à Lausanne, sous le terme de « Trilogic Play Lausanne» (TPL).

Nous sommes actuellement dans une phase préliminaire de réflexion, avant le démarrage proprement dit de ce programme de recherche.

Les lignes qui suivent n’ont donc encore valeur que d’hypothèses.

Quand nous parlons, nous avons presque immanquablement des mouvements des bras et des mains.

Il est possible qu’il existe à ce sujet des variations socio-culturelles (on « parle plus avec les mains » dans certains pays que dans d’autres), mais il est difficile d’imaginer un locuteur strictement immobile, sauf à placer son interlocuteur en situation de perplexité et d’étrangeté plus ou moins inquiétantes.

Quelle est donc la fonction de ces mouvements d’accompagnement du langage verbal, mouvements qui semblent si importants alors même qu’ils ne changent rien à la nature linguistique du message verbal lui-même ?

Il s’agit d’une question délicate mais passionnante.

Trois pistes de réflexion nous paraissent envisageables, pour l’instant.

  • Tout d’abord, on peut imaginer que ces mouvements revêtent une valeur défensive par le biais d’une « enveloppe d’agitation motrice » (D. Anzieu) à l’égard de la vulnérabilité narcissique propre à toute prise de parole.
    Parler comporte en effet toujours un risque : le risque de ne pas être compris, d’être mal compris ou d’être méjugé tant que l’on n’est pas parvenu au terme de sa phrase ou de son propos.
    Entre le début de la phrase et la fin de celle-ci, il s’ouvre donc inéluctablement une sorte de béance narcissique qui pousse d’ailleurs certains sujets à parler très vite, dans une tentative souvent illusoire de combler un tant soit peu cette période de vulnérabilité (un peu à la manière des enfants qui découvrent la marche mais qui, étant encore très instables, courent plutôt qu’ils ne marchent pour essayer de réduire le laps de temps entre l’appui lâché et l’appui retrouvé).
    Telle est l’antinomie entre le langage et la pensée : celle-ci se déploie synchroniquement (dans l’instant), alors que celui-là se déploie diachroniquement (dans le temps), ce qui revient à dire que la phrase a une incompressible durée tandis que la pensée se trouve libre de ce lest temporel.
    Bouger quand on parle aurait ainsi une fonction de lutte à l’égard de ces angoisses inhérentes à l’acte de parole.
  • Mais ceci ne suffit pas à la compréhension de ces mouvements d’accompagnement, car il ne s’agit pas de n’importe quel mouvement.
    Les mouvements caractéristiques sont ceux des bras et des mains, en une sorte de mouvement circulaire antéro-postérieur, les mains se propulsant en haut et en avant, pour revenir ensuite vers soi selon une direction en bas et en arrière.
    Ces mouvements nous ont évoqué les fameuses « boucles de retour » décrites par G. Haag chez les bébés de quelques mois qui, en accédant à l’intersubjectivité, découvrent en quelque sorte le circuit de la communication et qui le figurent, ainsi, dans ces mouvements des mains ayant alors valeur d’image motrice.
    Tout se passe un peu, dit G. Haag, comme si ces bébés voulaient nous « démontrer » qu’ils ont ressenti qu’on peut envoyer à un autre, différent de soi, quelque chose de soi-même (un message, ou surtout une é-motion) et que ce matériel psychique ou proto-psychique va ensuite trouver chez l’autre un fond à partir duquel il va pouvoir faire retour à l’envoyeur.
    Ces mouvements des mains auraient ainsi valeur de récit, en ce sens qu’en parallèle du langage verbal instauré, ils continueraient, d’une certaine manière, à nous raconter analogiquement quelque chose de la naissance même de la communication.
    Deux récits se côtoieraient ainsi, historiquement décalés : un récit analogique des origines et de la découverte de la communication, en doublure du récit digital, soit du récit verbal actuel.
    Deux temps du récit et deux modes du récit qui nous renvoient peut-être à la question de « l’identité narrative » de l’être humain si chère à P. Ricoeur.
  • Enfin, last but not least, ces mouvements d’accompagnement du langage verbal pourraient également témoigner de l’éprouvé co-modal du bébé et de son besoin de récupérer par la vision (vision du mouvement de ses propres mains) l’éventuel vécu de perte qui s’attache originellement au langage.

En effet, pour le bébé, les vocalises et les premiers mots ne sont pas seulement de l’air dans une bouche vide.

Ceux-ci sont d’abord perçus par lui comme une véritable substance sonore qui emplit la cavité buccale, et l’on sait que N. Abraham et M. Torok ont bien montré que pour accéder au langage et à la possible symbolisation des objets absents, il faut que la bouche soit d’abord « vide de sein » avant de « pouvoir se remplir de mots ».

C’est aussi ce que nous apprennent les enfant autistes pour qui parler et émettre des sons peut donner lieu à de profondes angoisses archaïques de type non seulement de perte, mais d’arrachage d’une partie de soi (F. Tustin), ce qu’on peut retrouver dans le matériel des cures et, notamment, lors de certains mutismes psychotiques qui renvoient parfois à la crainte que les mots émis ne viennent sombrer dans le gouffre d’un écart inter-subjectif si douloureux à admettre pour ces patients.

Parler peut donc être ressenti en termes de perte des mots prononcés, mots-substance, mais mots invisibles.

Dès lors, le mouvement des mains décrit ci-dessus pourrait éventuellement fonctionner en co-modalité et en trans-modalité perceptives, en ce sens que la vision de l’éloignement et du rapprocher des mains (au cours de leur mouvement en boucle) viendrait à la fois témoigner du vécu de perte des mots émis (traduction co-modale) et colmater cette perte par une récupération visuelle (défense trans-modale).

Conclusion

De la communication et de ses différentes modalités, nous sommes donc parvenus jusqu’à la question des précurseurs du langage verbal, en passant par la question de la voix maternelle, à l’interface de la musique et du sens.

Le chemin, me semble-t-il, en valait la peine car cet avènement du langage verbal se joue à l’exact entrecroisement de différents processus fondamentaux dans le cours de l’ontogenèse : les processus de subjectivation, de symbolisation, de sémantisation et, plus largement, de sémiotisation.

Quelques remarques s’imposent cependant, pour conclure :`

Il importe, en dépit de tout, de ne pas trop cliver le registre du sens et celui de la musique, fût-elle non figurative, et l’on sait que la musique authentique ne l’est généralement pas.
En effet, de même que l’affect n’est plus désormais considéré comme un simple élément de coloration du représentant-représentation de la pulsion (S. Freud), mais comme porteur de sa propre fonction de représentance (A. Green, D.N. Stern), de la même manière, on peut concevoir que l’énonciation n’est pas une simple valence qualitative de l’énoncé, mais qu’elle dispose de sa propre valeur significative, de sa propre charge de signification.
La voix et l’affect s’avèrent ainsi indissociables.
La musique du langage ne donne pas que le ton, elle a du sens par elle-même, et c’est là, principalement, ce que j’ai voulu dire en proposant de comparer la voix maternelle à un véritable opéra pour le bébé : certains d’entre nous en garderont un amour inconditionnel pour cette forme de l’art lyrique, d’autres en forgeront une haine indéfectible pour la musique dans son ensemble.
Quant à cette voix maternelle, il est plus que probable que le bébé ne l’entend pas que par les oreilles.

J’ai évoqué ci-dessus la question de la co-modalité, chaque sens recrutant probablement les autres sensorialités, tout au moins lors des moments de l’interaction qui se trouvent fortement investis.

Mais la voix maternelle, comme tout stimulus sensoriel, a besoin d’être segmentée pour pouvoir être perçue.

Il n’y a pas de voix … immobile !

Sauf peut-être, à l’extrême, la voix de la mère déprimée qui, d’ailleurs, s’avère bien peu stimulante quant au développement du langage chez le bébé.

De ce fait, on peut imaginer que l’enfant se trouve, en quelque sorte, tiraillé entre le démantèlement (D. Meltzer) et la segmentation.

Le concept de démantèlement permet à l’enfant de cliver le mode des sensations selon l’axe de ses différentes sensorialités, afin d’échapper au vécu submergeant d’un stimulus sollicitant les cinq sens simultanément.

Il s’agit donc d’un processus de type inter-sensoriel.

La segmentation permet de ressentir chaque stimulus sensoriel comme un phénomène dynamique et non pas statique, seul ce qui est en mouvement pouvant être perçu.

Il s’agit donc d’un phénomène intra-sensoriel.

L’équilibre dynamique entre démantèlement et segmentation me paraît donc devoir être considéré comme se situant au cœur même des processus perceptifs : plus le démantèlement est intense, moins la co-modalité est effective et plus la segmentation s’avère importante au sein d’une modalité sensorielle donnée.

La voix maternelle occuperait alors ici une place particulière dans la mesure où autant la segmentation visuelle est physiologiquement aisée (grâce à la rythmicité du sphincter palpébral), autant la segmentation auditive est délicate (en l’absence de sphincter auditif, il faut se boucher les oreilles pour ne pas entendre, ce que certains bébés, seulement, savent faire).

La voix maternelle dont on sait l’importance pour la sémiotisation du monde de l’enfant, ne peut donc être segmentée que de deux manières, soit à partir de l’enfant lui-même (par la variation de son état d’attention), soit à partir du discours de la mère elle-même (quand elle procède à des variations sur la musique de son langage).

Ceci suppose conjointement que les processus d’attention du bébé soient intacts et suffisamment mobiles, et que le langage maternel ne soit pas rendu par trop monotone du fait de telle ou telle psycho-pathologie, dépressive notamment.

À l’interface du dedans et du dehors, dans l’entre-deux du bébé et de la mère, la voix maternelle se déploie donc comme un maillon central du développement de l’enfant et de son accès au langage verbal, comme un maillon requérant et induisant à la fois des aptitudes du bébé à la recevoir de manière utile, et des capacités maternelles à l’émettre de manière efficace.

Manière de dire, peut-être, qu’il n’y a pas de musique digne de ce nom qu’on puisse aimer et qu’on puisse comprendre sans tenir compte, simultanément, de l’artiste et de son public.

Indications bibliographiques

N. Abraham et M. Torok

Introjecter-Incorporer. Deuil ou Mélancolie

Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1972, 6 (« Destins du cannibalisme »), 111-122

D. Anzieu

Le Moi-peau

Dunod, Paris, 1985 (1ère éd.)

F. Dolto

Tout est langage

Vertiges du Nord/Carrere, Paris, 1987

U. Eco

La production des signes

Librairie Générale Française, Hachette, Coll. « Le livre de poche , Paris, 1992

E. Fivaz-Depeursinge et A. Corboz-Warnery

Le triangle primaire – Le père, la mère et le bébé

Éditions Odile Jacob, Paris, 1999

B. Golse

Les interactions précoces comme espace de récit, 133-142

In : « Raconter avec Jacques Hochmann » (ouvrage collectif)

Les éditions Greupp, Coll. « Monographie , Paris, 2002

A. Green

Le discours vivant

Puf, Coll. « Le fil rouge , Paris, 1973 (1ère éd.)

A. Green

La représentation de chose entre pulsion et langage

Psychanalyse à l’université, 1987, 12, 47, 357-372

H. Grimaud

Variations sauvages

Editions Robert Laffont, Paris, 2003

G. Haag

Le théâtre des mains

Communication au Sixième Congrès international sur l’observation des nourrissons selon la méthode d’Esther Bick (communication non publiée)

Cracovie, septembre 2002

G. Haag

Hypothèse d’une structure radiaire de contenance et ses transformations, 41-59

In : « Les contenants de pensée » (ouvrage collectif)

Dunod, Coll. « Inconscient et Culture , Paris, 1993

Cl. Levi-Strauss

Mythologiques, IV : L’homme nu

Plon, Paris, 1971

 S. Maiello

L’objet sonore – Hypothèse d’une mémoire auditive prénatale

Journa l de la psychanalyse de l’enfant, 1991, 2O (« Le corps »), 40-66

D. Meltzer et coll.

Explorations dans le monde de l’autisme

Payot, Paris, 1980

M. Poizat

L’opéra ou le cri de l’ange – Essai sur la jouissance de l’amateur d’Opéra

Editions A.M. Métailié, Paris, 1986

P. Quignard

Les ombres errantes

Grasset & Fasquelle, Paris, 2002

P. Quignard

Le nom sur le bout de la langue

Editions POL, Paris, 1993

P. Ricoeur

La métaphore vive

Le Seuil, Paris, 1975

P. Ricoeur

Essais d’herméneutique

Le Seuil, Paris, 1986

G. Rosolato

L’oscillation métaphoro-métonymique, 52-80

In : « La relation d’inconnu » (G. ROSOLATO)

Gallimard, Coll. « Connaissance de l’Inconscient , Paris, 1978

G. Rosolato

La haine de la musique, 153-177

In : « Psychanalyse et musique » (ouvrage collectif)

Les Belles Lettres, Paris, 1982

F. de Saussure

Cours de linguistique générale (édition critique préparée par Tullio de Mauro)

Payot, Coll. « Payothèque , Paris, 1978

D.N. Stern

Le monde interpersonnel du nourrisson – Une perspective psycha nalytique et développementale

Puf, Coll. « Le fil rouge , Paris, 1989 (1ère éd.)



[1] Sous le terme de « dysphasie » on entend l’une des formes les plus graves des retards de langage de l’enfant, qui peut prédominer sur le versant réceptif ou sur le versant expressif mais qui témoigne toujours d’une entrave importante à l’intégration par l’enfant de la grammaire profonde du langage (synta xe notamment).

Ces dysphasies ne s’intègrent généralement pas dans le cadre d’un trouble de l’organisation de la personnalité (quoi qu’on ait pu en penser autrefois), elles sont très difficiles à affirmer avec certitude avant l’âge de six ans, et elles ne reconnaissent pas, dans l’état actuel des choses, de signes précurseurs qui permettraient de les prévenir efficacement.

Leur pronostic est toujours sombre, menaçant l’accès au langage écrit mais aussi, et plus gravement encore, l’accès à des possibilités de communication orale normales ou aisées.

Psynem, Service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-Enfants malades
149 rue de Sèvres, 75015 Paris
psynem@necker.fr