Repères philosophiques

  • Ferry, Luc, (1997), "L'homme-Dieu ou le sens de la vie", Paris, Poche.
  • Ferry, Luc, Compte-Sponville, André (1998), "La sagesse des modernes", Paris, Robert Laffont.

1. Le bébé et le chercheur ou l'humilité du chercheur

PILE tente d'éclaircir la compréhension du fonctionnement du bébé avant l'apparition de la parole en analysant les interactions avec ses parents. Ce qui caractérise ce projet est le fait que le matériau à analyser est une expérience vécue en direct, le chercheur en est parfois un acteur.

Avant de "penser" les bébés, préférons "être" et "vivre" avec eux.

Le bébé produit chez l'adulte une inflation d'idées, il rend intelligent. Le bébé en même temps convoque des vécus psychiques très denses de vie mais aussi rend vulnérable le chercheur en lui faisant vivre des vécus enfouis. Les multiples liens qui se connectent pour enrichir la pensée sont sans doute des mécanismes de défense pour retrouver un équilibre face au bébé. Cette inflation d'idées doit nous rendre vigilants et comme au début de la vie mentale où il y a une réduction sélective des synapses, nous ne devons pas hésiter à abandonner des pistes pour faire apparaître les plus pertinentes. Il n'est pas possible de construire une échelle de valeur des idées proposées pour comprendre cette période puisque par essence cette période est impensable.

Cet état de fait peut être un écueil à l'échange, PILE tient compte de cette situation pour se situer plus justement.

De la même façon que les enfants nous construisent parents, les bébés nous rendent chercheurs. Ce n'est pas le chercheur qui rentre en contact avec le bébé, c'est le bébé qui se branche sur le chercheur et ce malgré lui. Le bébé qui est en présence d'un adulte avec lequel il n'a pas de lien de parenté, convoque et se branche sur l'indicible du chercheur. Le chercheur est d'autant plus accessible par le bébé qu'il a une bonne expressivité de son corps (visage, parole) où vient se jouer une bonne réactivité de l'indicible sexué et mortifère qui est relié aux processus de filiation. Pour le bébé, la pensée et les fantasmes de l'adulte présent n'ont pas d'existence directe, mais ils viennent modeler l'expressivité silencieuse.

2. Créativité du bébé

Quels repères pour favoriser la mise en relief de la part créatrice et active du bébé ?

Le bébé, comme tout sujet, a la capacité de s'affranchir d'un développement implacable qui s'applique à l'animal. Nos comportements humains ne pourront jamais être réduits à une physique des idées et des sentiments, l'homme peut s'élever au-dessus des déterminations. Ce mystère de la capacité de transformation ne s'explique pas. On ne peut pas parler de déterminisme qui régissent les systèmes du bébé.

Les sciences humaines déterministes cherchent et prétendent rendre visible l'invisible. Pour le bébé, il est impossible de travailler avec la loi de causalité. La complexité infinie du système permet certes de trouver des causes à un comportement et de les justifier mais celles-ci n'expliquent rien. On ne peut pas adhérer à une rationalité cachée, il n'en reste pas moins que c'est une croyance parmi d'autre.

Il n'est pas question ici de relancer ce débat mais de poser le choix d'une autre croyance : celle qui repose sur des expériences intérieures qui ne peuvent être ni démontrées ni réduites à une chaîne de causalités.

Nous concluons au respect du mystère de l'évolution de l'enfant. L'évolution du bébé sollicite l'insondable de l'adulte. La manifestation de la créativité de l'enfant est influencée par la qualité de la relation avec l'adulte (1). D'autres repères sont nécessaires pour que ce qui est vécu avec un bébé devienne partageable dans un cadre de recherche.

3. Renversement d'un intérieur inaccessible en un extérieur transcendant

Comment mener une recherche sur le bébé, alors que celui-ci réveille ce qu'il y a de plus intime en nous et qui échappe à notre propre pensée ?

Comment travailler en équipe si ce qui est créé, est le reflet approximatif de l'intériorité lointaine de chacun?

Comment transmettre un résultat qui par nature doit être partageable si le chemin pour y arriver est sous l'influence de vécus psychiques depuis longtemps endormis ?

Pour sortir de cette impasse, il faut poser l'idée suivante : à partir du moment où des paroles sont échangées sur le bébé, le monde indicible et inaccessible de celui-ci devient un phénomène extérieur mais en gardant des caractéristiques des origines :

L'inspiration échappe, ce qui est réalisé s'impose du dehors. Ce renversement est très important car le chercheur n'est plus autocentré sur son intériorité mais tiré vers un "au-delà" qu'il ne maîtrise pas et pourtant il agit toujours en résonance avec son intériorité. Cette extériorité est le rempart contre un mouvement auto-érotique du chercheur. Cette extériorité ascendante impose un tiers qui ouvre sur la transmission. Ceci peut se rapprocher de la réalisation de l'art sacré où les peintres se laissaient porter, élever par quelque chose qui leur échappait. On peut aussi penser à Didier Anzieu, qui pour approcher ce monde, enveloppait ce qu'il vivait au niveau archaïque, des mots du cosmos. La mise en mouvement des formes du bébé doit condenser les propriétés grandioses et impressionnantes de l'univers, cet infini condensé chez le bébé provoque une densité de vie

Ce concept de verticalité veut aider à faire lâcher les mécanismes de défenses qui freine un élan de vie qui est très chargé de sexualité. L'intimité sexuelle de chacun protège notre indicible en l'empêchant de se dire, mais dans ce type de recherche, il faut se laisser bouger par l'élan de vie du début de la vie pour permettre un abordage des rives de l'archaïque. Cette ouverture est nécessaire car ces rives sont aussi très chargées d'angoisses de mort (2) . Cet élan de vie ne doit pas être confondu avec l'idéal ou la toute puissance que peut réveiller un bébé. De la même façon, qu'il existe des idées qui nous font nous dépasser, le bébé aussi nous oblige à aller au-delà de nous.

Une réalisation ne peut pas être signée d'un nom, étant donné les repères posés. Elle est toujours œuvre commune, signée PILE par exemple. C'est une garantie pour qu'elle soit reçue au bon niveau et non comme une aventure intime de l'un de nous. C'est aussi considérer qu'il existe un primitif commun qui protège le sujet et libère son expressivité. Paradoxalement, plus l'œuvre est commune, plus l'émanation du sujet, s'ajuste à son intimité.

Il faut se souvenir de ces moments indescriptibles entre une mère qui vient d'accoucher et son bébé : le père est attiré et il sait qu'il ne pourra jamais vivre ce partage, il se tient à distance et protège ce couple auprès duquel il n'est pas toujours invité. Nous sommes comme le père, un tiers extérieur qui devrait rester à distance de ces émotions introuvables, ensuite transformées tout au long de la vie. Et pourtant nous allons franchir le pas pour nous laisser habiter par ces vécus psychiques qui habituellement traverse la vie de manière fugace, et nous allons oser les mettre en scène pour les transmettre.

(1) D'un point de vue pathologique, l'enfant est placé comme acteur de sa guérison, capable de transformer son enfermement en présence d'un autre quelle que soit la gravité de ses troubles. Pour l'enfant qui ne parle pas, l'adulte est toujours en deçà de ce que l'enfant pourrait recevoir car l'adulte pense et parle. Le thérapeute vise un horizon qu'il sait qu’il n'atteindra pas, mais il marche au côté de l’enfant vers cette limite fictive toujours repoussée.

(2) Il ne faut pas justifier les précautions courantes que l'on prend avec le bébé, en évoquant sa fragilité mais plutôt se questionner sur la nature de ce qu'il réveille en nous qui est en même temps d'une extrême puissance de vie et de mort.

Psynem, Service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-Enfants malades
149 rue de Sèvres, 75015 Paris
psynem@necker.fr