L’atmosphère thérapeutique de l’institut Pikler-Loczy face à la question du renoncement au pouvoir sur l’enfant
Cette communication devait être faite dans le cadre du Congrès Mondial de la WAIMH, au sein du symposium intitulé : « Contribution de l’approche Piklerienne aux connaissances sur les ressources du bébé » (B. GOLSE, M. KEREN, A. KONICHECKIS, A. TARDOS et J. VAMOS), symposium qui s’est tenu à Leipzig, le 30 juin 2010.
Pour des raisons matérielles indépendantes de sa volonté, Bernard GOLSE n’a pas pu faire cette communication, et il a donc été proposé aux participants à ce symposium de prendre connaissance de sa contribution sur notre site.
Notre difficulté à renoncer à notre pouvoir sur l’enfant a partie liée avec notre ambivalence foncière vis-à-vis de l’enfant que nous craignons d’avoir été.
- L’enfant que nous avons été réellement se trouve enfoui profondément dans notre psyché, et demeure relativement inaccessible du fait de l’amnésie infantile qui couvre les tous premiers temps du développement, et du fait aussi de toutes les transformations après-coup qui viennent indéfiniment remanier nos traces mnésiques, y compris les plus précoces de celles-ci.
- L’enfant que nous aurions aimé être s’avère relativement peu gênant, marqué qu’il est du sceau de l’idéalisation qui tire les choses plutôt du bon côté.
- C’est donc l’enfant que nous craignons d’avoir été qui se montre le plus entravant : l’enfant faible, l’enfant ignorant, l’enfant impuissant, l’enfant peureux, l’enfant passif … toutes représentations que nous projetons sur l’enfant dont nous avons à nous occuper aujourd’hui et qui nous fait craindre qu’il ne soit pas capable de faire face à tel ou tel type de difficultés.
Or, il y a plusieurs moyens de maltraiter un individu : l’agresser directement, dénier son existence ou, enfin, ne pas tenir compte de ses besoins fondamentaux.
- La maltraitance directe - physique, psychique ou sexuelle – existe à l’évidence, même si on l’espère relativement rare.
- Le déni d’existence de l’enfant est sans doute moins spectaculaire que le rejet frontal ou l’hostilité directe, mais elle est peut-être un peu plus fréquente, représentant à l’évidence un affront narcissique majeur qui pèse lourdement sur le développement des enfants concernés.
- Mais la forme la plus subtile et la plus répandue de maltraitance consiste, en fait, dans le non respect des besoins fondamentaux de l’enfant, et parmi ceux-ci, le besoin fondamental des bébés de pouvoir mettre en œuvre, par eux-mêmes, toutes les compétences qui sont les leurs, aux côtés d’un adulte qui les laisse faire leurs expériences, à leur propre rythme, en les étayant d’une présence et d’un regard soutenant et respectueux.
Ce dernier point est au cœur des réflexions de l’Institut Pikler-Loczy, et c’est celui qui correspond à l’objectif de l’observation piklerienne, laquelle se trouve, on le sait, au cœur de « l’atmosphère thérapeutique » propre à la pratique de l’institut Pikler-Loczy.
Mais c’est aussi celui qui se trouve le plus menacé par la triple culture actuelle : soit la culture de l’expertise (qui disqualifie les parents), la culture de la rapidité (qui disqualifie les processus et les rythmes maturatifs endogènes), et la culture du résultat enfin (qui disqualifie les processus d’apprentissage au profit du seul aspect quantitatif des performances), triple culture qui se trouve, ainsi, aux antipodes mêmes de l’approche piklerienne.
C’est tout le mérite de l’observation piklerienne que de savoir placer l’enfant dans un environnement adapté à ses besoins et à ses possibilités, de savoir respecter les rythmes internes du développement de l’enfant afin de favoriser l’avènement d’acquisitions psychomotrices harmonieuses et profondément ancrées (les jardiniers savent bien qu’il ne sert à rien de tirer sur les feuilles pour qu’elles poussent !), de permettre une liberté motrice, soit une liberté de mouvement physique, qui préfigure la liberté de mouvement psychique ultérieure, et de s’intéresser véritablement à la manière dont chaque enfant atteint tel ou tel résultat en fonction de ses spécificités personnelles.
Ce savoir être-à-côté de l’enfant sans empiéter sur ses initiatives permet ainsi d’accompagner son développement pulsionnel, de transformer ses émergences agressives dans le sens d’une socialisation authentique (fondée sur le deuil de l’emprise sur l’autre), et finalement de rendre l’enfant acteur de son propre développement.
On voit bien, alors, comment l’observation piklerienne partage, ainsi, avec l’observation selon la méthodologie d’Esther BICK, des aspects de contenance, d’empathie et de transformation qu’il pourrait être utile de modéliser en référence aux travaux de W.R. BION.
Quoi qu’il en soit, c’est cette attitude de l’adulte qui offre la meilleure garantie de renoncer au pouvoir sur l’enfant grâce à la confiance qui lui est accordée, confiance qui suppose que l’on ne projette pas sur lui le fantasme rétrospectif de nos propres incompétences ou insuffisances.
Les travaux d’Adam Phillips sur « les «trois capacités négatives » propres, selon lui, à la nature humaine, soit la capacité de supporter l’embarras, la capacité de supporter d’être perdu, et la capacité de supporter l’impuissance, peuvent nous aider à nous situer dans un rapport de non-pouvoir respectueux envers l’enfant, en ce sens qu’ils peuvent nous aider à l’étayer dans l’émergence de sa propre créativité.
C’est cette possibilité d’émergence créative que nous voulions faire sentir dans le cadre de ce symposium consacré aux travaux de l’institut Pikler-Loczy, et je remercie mes collègues d’avoir si intelligemment contribué à cet objectif.
Je vous remercie de votre attention.
Bernard Golse
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